Le cancer du sein … tue toujours

Photo par Andres Pérez

Photo par Andres Pérez

 

Quand Valérie Benguigui est décédée il y a peu d’un cancer du sein, quelqu’un de mon entourage m’a demandée – manifestement choqué et étonné : “mais … on peut mourir d’un cancer du sein en France à 47 ans?”

Oh oui évidemment ya eu du progrès ces dernières décennies. Et les derniers chiffres de la mortalité du cancer indiquent que de nos jours le taux de survie à 5 ans des femmes atteintes d’un cancer du sein est de 80% là où le taux de survie à 5 ans du cancer du poumon n’est que de … 14% (chiffres datant de 1997 cela dit donc on peut espérer que ça ait un peu augmenté mais on est loin des 80% encore).
Mais … je suis très frappée de voir à quel point le cancer semble être banal et banalisé. Un jour quelqu’un m’a dit “oui bon ben ça va on connait tous quelqu’un qui a ou a eu un cancer”.
Et?
Il n’y aurait plus de différences entre un cancer et un rhume, au point qu’en mourir devienne incompréhensible?

J’ai eu envie de rire nerveusement devant une telle question. Bien sur qu’on meurt encore du cancer du sein en France! (malheuresement) Même quand on est jeune! (bis)
Chaque personne qui travaille en oncologie en fait régulièrement le constat. Trop souvent …

 

 

Par principe j’essaye de ne jamais lire le dossier des gens avant de les avoir rencontré.

Ca permet d’arriver l’esprit vierge de toute idée préconçue autant sur la maladie que sur la personne. Ca permet ainsi de lui laisser la parole, la laisser s’exprimer et raconter tout ça avec ses mots, dans l’ordre qu’elle choisit d’établir, de voir ce qui a été compris, ce qui est important pour elle.

C’est aussi une façon facile d’établir la communication : “racontez moi”.

 

Ne rien savoir avant me permet aussi de garder l’esprit ouvert à toutes les informations non verbales qu’une personne me donne dès le moment où je pose les yeux sur elle. Je juge de son état de santé à la façon dont elle se déplace, comment elle s’assied, comment elle arrive à parler, à se concentrer etc.

 

La première fois où j’ai vu Morgane, j’ai remarqué la lenteur de ses mouvements, la lenteur de son élocution, la difficulté qu’elle avait à se concentrer. J’ai remarqué à quel point la maladie avait laissé une sacrée empreinte sur elle, plus que sur d’autres personnes.

J’ai remarqué son “jeune” âge surtout.

Pas tout à fait la cinquantaine. 47 ans en fait. Comme Benguigui.

 

Comme d’habitude je n’avais pas lu son dossier. Alors elle a commencé à me raconter, l’arrivée aux Urgences un jour soudain pour des douleurs incroyables dans le ventre et la descente aux enfers : cancer du sein métastasé.

Quand je lui ai demandé la localisation des métastases elle n’a pas su bien me répondre, alors pour la première fois j’ai ouvert son dossier, pour consulter les résultats des examens complémentaires.

 

Quand j’ai fait mes études, je me suis souvent dit “mais POURQUOI le corps médical s’amuse à toujours utiliser des mots compliqués plutôt que ceux du tout commun bordel?”. Souvent je ne cautionne pas cette pratique qui exclut les patients de leur maladie et de leur traitement, rendant tout abscons inutilement.

Mais des fois … je comprends.

Le compte-rendu du médecin radiologue était … je suis rarement touchée par les détails médicaux que je trouve dans les dossiers. Je bosse en oncologie, pas au pays des bisounours, je sais ce que je vais trouver.

Mais dans toute la précision de ce compte-rendu là et le descriptif froid et clinique il y avait quelque chose de terrible. Comme un jugement de condamnation à mort.

Plus de vingt lésions osseuses, des lésions à différents organes du corps, dont celles qui ont conduit aux douleurs qui ont révélé son cancer.

Et il était clair vu ces déclarations qu’elle ne sait pas à ce moment-là à quel point son état de santé est fragile, son corps envahi, le temps qui lui reste lui file entre les doigts. Elle avait lu le compte-rendu … elle n’en avait pas compris la teneur.

 

Et moi j’ai senti mon coeur se fendre face à cette femme de 47 ans dont la principale préoccupation était de savoir quand elle serait suffisamment en forme pour reprendre la conduite.

Parce qu’elle n’envisageait même pas de mourir. Pas à 47 ans. Pas alors qu’elle devait avoir tellement d’années encore devant elle.

 

Morgane est morte à 47 ans.

D’un cancer du sein qu’on a découvert trop tard “grace” aux douleurs liées à une métastase.

Oui on meurt toujours du cancer du sein. Même en France. Surtout à 47 ans.

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4 Responses to Le cancer du sein … tue toujours

  1. Anna Musarde says:

    C’est marrant… Enfin pas marrant-drôle, marrant-bizarre. Quand ma mère a eu un cancer, la réaction des gens autour a été exactement l’inverse, comme si un cancer était obligatoirement mortel. Pour elle il n’a été, mais on pouvait aussi s’en sortir… Et d’après ce que tu dis, on dirait que maintenant c’est l’inverse. Certaines personnes n’ont pas de demi-mesure. *long soupir*

  2. Lizly says:

    Pfiou…
    Pour l’histoire terrible de cette femme et pour les a priori en général…
    Pfiou parce que je suppose que les gens qui imaginent qu’un cancer du sein à 47 ans ça ne tue pas font aussi peu de cas du dépistage et que sans dépistage, ben, voilà quoi…
    Pfiou pour les idées reçues…
    Pfiou parce que bon sinon je deviendrais un peu grossière.

  3. Sonia says:

    J’ai 42 ans et pour moi je suis guérie …je ne pense pas ou je ne veux pas penser que ça peut revenir!

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