Ne soyez pas en retard, la mort n’attend pas

 

C’est l’histoire d’un raté au départ.

Une (énième) intérimaire, remplaçant au pied levé un arrêt maladie sans la surveillance d’une titulaire trop occupée par d’autres projets, qui oublie de faire passer le bon dossier à la bonne personne : moi.

 

C’est l’histoire d’un dossier enterré qui ressurgit soudain.

Un mois et demi après avoir été oublié, ce dossier soudain est retrouvé.

 

Et on me le jette dans les bras comme un bébé qui aurait une gastro “vite vite il faut que tu t’en occupes, tu devrais l’avoir dans les mains depuis un mois et demi, vite vite appelle la patiente et tu t’excuses de notre part hein?”

Je râle, je peste, je grogne, je hurle intérieurement de me retrouver à gérer encore les erreurs des autres, de devoir m’excuser pour les autres (ah oui c’est vrai pour l’institution), de devoir bousculer tout mon planning et ce que je dois faire pour d’autres patients pour cette dame qui n’est pour moi rien encore qu’un nom.

Finalement je pose tout et j’ouvre ce dossier. C’est vrai qu’un mois et demi ça le rend un peu urgent.

 

Des fois j’oublie.

J’oublie que le temps de la maladie n’est pas le même que le temps commun.

La réalité se rappelle brutalement à moi en ouvrant le dossier.

Comme un crabe bondissant qui aurait sauté des pages pour s’agripper à mon visage.

“Cancer du poumon métastasé au cerveau”

Ca c’était il y a un mois et demi. Et un mois et demi dans cette configuration là c’était à peu près toute l’espérance de vie qui lui restait. Au moment où je lis ces lignes cette dame est probablement morte. Ou pas loin de mourir.

Je ne tempête plus, je ne râle plus, je ne hurle plus, je ne peste plus. La perspective d’arriver trop tard, ou pas loin de trop tard balaye tout.

 

C’est l’histoire du coup de fil le plus difficile que j’ai jamais passé. Le plus préparé. Le plus précautionneux aussi.

Le plus lâche.

Quand le répondeur s’est déclenché, oui j’ai été soulagée. Une machine allait faire l’interface entre moi et la famille de cette dame si celle-ci était décédée. Me permettant de gérer mes émotions de manière dissociée des leurs. Et vice-versa.

 

C’est une petite voix chevrotante qui m’a rappelé quelques heures plus tard, sa soeur, pour m’apprendre que j’arrivais trop tard. Que la mort une semaine plus tôt s’était chargée d’effacer les manquements des vivants.

 

Un mois et demi.

Le temps qu’un dossier soit oublié sur un coin de bureau, enterré sous d’autres papiers et soudain redécouvert à la faveur d’une fouille archéologique, ce temps a suffit pour que cette dame décède.

Et moi je me sens juste désolée.

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4 Responses to Ne soyez pas en retard, la mort n’attend pas

  1. Anna Musarde says:

    Je ne sais pas si on peut maintenir tout le temps cette conscience nécessaire : les dossiers, ce sont des gens. Je ne sais pas si on pourrait continuer à fonctionner avec cette conscience permanente.

    • Shae says:

      C’est une mécanisme de défense très fréquent chez les soignants. Et en même temps de moins en moins. Normalement dans les services des efforts sont faits pour ne plus parler du “papy de la chambre 101″ mais de Mr Truc (qui est dans la 101 si en face on ne voit pas de qui tu parles).

      A titre personnel j’essaye toujours de me rappeler que ce n’est ni un dossier, ni un numéro de chambre mais une personne que j’ai en face de moi.
      Si ce n’est que cette dame je ne l’ai jamais eu en face de moi …

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