Le temps de l’agonie : ni vivant ni mort

Ce matin-là, Martine est seule dans sa chambre.
Il y a quelques jours que Martine n’a pas été seule dans cette chambre. Depuis que tombée dans le coma, les médecins ont annoncé à sa famille que “c’était la fin”. 
Depuis ce temps-là ses trois fils se sont relayés à tour de rôle à ses côtés, attendant … 1h … un jour … deux … trois … quatre … cinq jours …
Ca fait maintenant une semaine que cette famille baigne dans cet instant particulier qu’est l’agonie. Un moment de limbes, d’entre-deux, un temps suspendu dont il ne faut pas négliger l’importance. Souvent dans ces moments de vie à la frontière de la mort – toujours émotionnellement intenses – se nouent et se dénouent des tensions, des rancoeurs accumulées sur toute une vie, les derniers actes d’une pièce.
Parfois l’agonie est courte, trop courte, empêchant la famille d’être là à temps dans les derniers instants et de dire au revoir. 
Parfois, comme avec Martine, ce temps est long.
Incapables – et on peut le comprendre – de supporter dans le temps l’intensité de ces instants, la famille de Martine a fini par craquer.
Le 5e jour de cette attente, un de ses fils a alpagué violemment une infirmière qui avait le malheur d’être là hurlant “qu’il fallait que ça cesse et que quand donc se déciderait-elle à faire une piqure pour qu’on en termine enfin au lieu de laisser durer!”.
Cet épisode a beaucoup choqué l’infirmière évidemment mais aussi le reste de l’équipe. 
Par la souffrance de cette famille enfermée dans son attente évidemment, mais surtout par tout ce qui transparait derrière cette demande d’euthanasie…
Notre société nous a donné l’illusion que nous pouvions tout contrôler. Nous contrôlons notre poids, notre santé, notre procréation, notre temps et ne pas maitriser tout ceci est signe de faiblesse.
Pourtant le contrôle de la mort nous échappe majoritairement encore. Même en sachant qu’elle arrive personne ne peut en prédire précisément l’heure. Il faut nous soumettre à cette incertitude.
Le contrôle de la mort de Martine nous échappe.
Le bon produit injecté à Martine permettrait de reprendre ce contrôle. Mais pour quoi? Pour qui? Quel serait le sens de cet acte?
Martine est dans le coma et ne souffre pas, les équipes d’oncologie et des soins palliatifs y veillent, impossible de “justifier” cette demande d’euthanasie par la volonté d’apaiser les souffrances de la mourrante.
Ce dont il s’agit ici c’est d’apaiser les vivants. Leur permettre de ne plus être bloqué par ce corps qui se meurt trop lentement, les laisser regagner les rails normaux du temps pour se projeter dans l’après et continuer à vivre.
Je peux le comprendre mais il n’empêche que cette histoire m’a choquée.
Sommes-nous devenus si pressés que nous ne puissions prendre le temps d’attendre la mort d’un être cher, de nous soumettre à cette dernière exigence sur laquelle personne n’a le moindre contrôle au lieu de trépigner comme des enfants capricieux? Pouvons-nous réellement réclamer la mort de quelqu’un pour nous soulager nous?
Martine aura passé 10 jours dans cet entre-deux entre la vie et la mort. Un beau jour de battre son coeur s’est arrêté. Dans sa chambre il n’y avait personne.
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One Response to Le temps de l’agonie : ni vivant ni mort

  1. sabot says:

    j’ai vécu la même chose…à part que c’était moi qui demandait d’abréger les souffrances de ma maman…Malgré ce qui peut nous être assuré par le corps médical, ma mère souffrait…J’ai pu entendre ses gémissements à chaque toilette…Et ses râles avec glaires, intolérables, me déchiraient …j’étais très proche de ma maman, fusionnelle et je n’oublierais jamais ce qu’elle a du endurer grâce au corps médical…Cela fait un an et je ne m’en remets toujours pas. Si j’avais su ce qu’était l’agonie, jamais je n’aurais laissé faire les médecins…au lieu d’aller s’imaginer que cette personne était pressée de voir la mort oeuvrer, peut être qu’il se peut qu’il ressentait sa souffrance…

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